Ayant grandi à Montréal, les quelques jours allant du 23 juin au 1er juillet ont toujours eu la même importance que ceux entre Noël et le jour de l’An. Depuis mon enfance, entre le 23 et le 25 juin, participer aux célébrations offertes par la Ville est une tradition familiale. Quand on ne pouvait pas assister aux défilés au parc Lafontaine, on allait voir les feux d’artifice au parc Ladauversière.
Une fois entrée dans le monde du travail, cette période est devenue pour moi deux semaines de quatre jours ouvrables consécutifs. Dans ma vie personnelle, c’était aussi le moment parfait pour festoyer… ou déménager, parfois les deux dans la même semaine.
Le réveil de quelques questions
Récemment, je suis tombée sur une publication Instagram du vidéoclip de
Rebecca Jean, et plusieurs questions ont surgi dans mon esprit à propos de cette fameuse semaine. Rebecca est une artiste établie au Québec, et elle a récemment fait beaucoup parler d’elle sur les réseaux sociaux avec sa chanson remasterisée
Haibécoise, en collaboration avec l’artiste haïtien très populaire, BIC Tizon Dife. Cette chanson retrace son parcours, née en Haïti, puis arrivée au Québec, et célèbre son identité métissée entre ces deux cultures.
Dans cette œuvre, on reconnaît bien les sonorités typiquement haïtiennes, mêlées à celles du rigodon qui rappellent
Les Frères à ch’val ou
Les Colocs. La chanson fait même un clin d’œil à
Mes Aïeux avec la phrase : « mes grands-parents ont aussi labouré la terre ». Connaissant les relations historiques entre Haïti et le Québec, cette phrase hit
different.
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| affiche de la chanson remasterisée |
Haïbécoise, dans son ensemble, me fait sourire car en tant que djaspopo, il est difficile de se trouver un sol fertile sur lequel on peut enraciner nos identités. Ayant grandi dans la métropole aux débuts des années 2000s, je ne me rappelle plus combien de fois l'école nous demandait de parler de notre pays d'origine, de sa culture, de sa nourriture. Pour une jeune personne dans ma situation, la requête avait tout son sens car mon acte de naissance n'est pas Canadien. Par contre, quant est-il pour la jeune Jonica qui est née à Sainte-Justine? Et que dire à Malika, qui a une lignée de parents, de grands-parents nés Canadiens? Ce constant rappel que leurs origines ne sont pas d'ici les oblige à s'ancrer au pays des aïeux. La plupart du temps, ce dernier est loin et sa situation géopolitique empêche de concrétiser cet enracinement. Ce conflit identitaire s'accentue davantage quand on vit à Montréal, une ville nettement différente des autres villes québécoises. Conséquemment, comment se fonder une identité propre à soi?
Besoin nécessaire et revendications
En réponse à ce besoin fondamental, vers la deuxième moitié des années 2010s, on a vu l'existence de plateformes comme Amalgame.info se créer. Celles-ci nous démontraient que l'individu peut former son identité en mélangeant les cultures de la terre d'accueil et celle des ancêtres. Plus récemment, j'écoutais
Qulture vs Culture, et lors du premier épisode, Beck disait que l'acceptation d'une n'est pas le refus de l'autre. Qu'en réalité, les deux peuvent très bien coexister, contrairement à ce qu'on a essayé de nous faire croire en grandissant.
Cependant, nous n'étions pas fou d'y croire. Il suffisait de regarder les médias, aujourd’hui appelés « traditionnels », pour constater à quel point la présence noire y était rare. C’est pourquoi Mme Varda Étienne, Philippe Fehmiu, Mélissa François, Marième et Maleek Shaheed sont des figures pionnières : ils ont prouvé qu’il était possible d’être visibles, de prendre la parole, et d’être devant la caméra.
Pourtant, des émissions comme
Ramdam,
Dans une galaxie près de chez vous ou même
Watatatow ne reflétaient pas la réalité de la communauté afro-québécoise. Avec le temps, celle-ci a exigé de se voir davantage à l’écran, mais cette fois, selon ses propres termes. Elle a fini par créer elle-même les espaces qu’on lui refusait, se tournant vers Internet pour diffuser ses créations.
Une nouvelle ère de représentations
C’est ainsi que sont nées des plateformes comme
Woke or Whatever,
DAEDS, Le
Keke Show, et bien d’autres encore. Cette effervescence est le résultat d'un changement de mentalité : notre besoin de nous réaliser ici, de nous voir, d’exister ne pouvait plus attendre la permission des médias classiques. Bien sûr, tout ne s’est pas fait sans embûches. Je me souviens encore des batailles autour de l’existence même de
Natif.tv. Et pourtant, ces initiatives sont essentielles. Elles témoignent d’un désir profond de s’enraciner ici, au Québec, tout en portant fièrement l’héritage d’ailleurs. Que cela plaise ou non, notre existence impacte l’histoire canadienne, et par extension, celle du Québec.
Je ne peux passer sous silence les exploits des Montréalais dans la NBA, notamment lors des finales. Luguentz Dort et Bennedict Mathurin ont prouvé que peu importe d’où l’on vient, avec de la persévérance et du travail, on finit par récolter les fruits de nos efforts. Les médias québécois ont également profité de la récolte de leurs fruits pour se mettre en valeur.
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Dort brandit fièrement les drapeaux de ses terres. Capture d'écran d'une vidéo de la NBA prise sur TikTok. |
Une identité en mouvement
On pourrait passer une vie complète à se construire une identité. Cette tâche est personnelle tout en impactant le collectif. L'une des plus grandes forces des Afro Québécois est cette capacité à incarner des identités à multiples facettes sans s’excuser, à danser entre deux cultures sans jamais perdre l’équilibre, malgré tout. Nous ne sommes plus en quête de validation, mais en marche vers la pleine expression de nous-mêmes. Montréal, le Québec, le Canada, tous ces espaces sont aussi les nôtres, et c’est à nous d’y écrire nos récits, d'y bâtir nos traditions, et de célébrer notre place, pleinement, autant entre le 23 juin et le 1er juillet… que tous les autres jours de l’année. C'est pourquoi ce retour vers les médiums traditionnels mainstream est important; car ils existent et on a le droit de les utiliser autant que les autres résidents de la province. Ainsi, nos descendants n'auront pas à chercher loin pour prouver que leurs arrière-grands-parents ont aussi défriché la terre.
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